En l’honneur de Marie Trintignant (et de toutes les autres)

Si je publie ce post aujourd’hui, c’est parce que je suis révoltée par ce que je viens de lire au sujet de l’affaire Marie Trintignant. L’émission Enquête exclusive (sur M6) diffuse demain soir un reportage sur le meurtre de l’actrice par Bertrand Cantat. Apparemment, la famille de Bertrand Cantat s’est mobilisée à plusieurs reprises pour le défendre et ça donne ceci:

« Elle [Marie Trintignant] consommait de l’alcool tout le temps, elle fumait du cannabis de manière quotidienne » (Ann Cantat-Corsini)

« Certaines personnes du milieu théâtral ou cinématographique m’ont dit qu’elle avait la réputation d’une personne déséquilibrée, fragile voire violente. Qu’elle était très bien pour faire la fête et pour baiser » (Xavier Cantat)

Bon ben maintenant, tout s’explique: Marie Trintignant était une pute alcoolique et droguée donc Bertrand Cantat n’a rien fait de mal en lui assénant 23 coups au visage et en la balançant au sol ensuite.

Ces gens qui essayent de justifier les actes d’un meurtrier sont infâmes. Ce sont des monstres au même titre que celui qui les a commis. Ils n’en ont pas assez de salir la mémoire d’une femme qui a tristement perdu la vie à l’âge de 41 ans? Est-ce que les Cantat pensent un seul instant à la famille de Marie Trintignant, – à ses parents, à ses fils -, qui vont peut-être voir ce reportage et entendre ces ignominies? Comment peut-on même songer à justifier les actes d’un meurtrier sans la moindre conscience?

Bertrand Cantat a purgé sa peine, entend-on souvent. Il a tué une femme et il a passé 4 ans en prison. C’est donc tout ce que valait la vie de Marie Trintignant? Après ça, Cantat est remonté sur scène et il comptait récidiver en mars 2020. Cet assassin n’a aucun respect pour qui que ce soit, et sa famille non plus. Je ne comprends pas comment on peut infliger de telles souffrances aux Trintignant qui doivent déjà composer avec l’absence de leur fille depuis près de 16 ans.

Les violences faites aux femmes ont de multiples visages (harcèlement sexuel, violences psychologiques, violences physiques etc.) et nombreuses sont celles qui en souffrent. Il est temps que cela change. Que les bourreaux se taisent enfin et que les victimes, elles, prennent la parole.

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Vers la beauté (David Foenkinos)

Vers la beauté

Je ne sais pas encore trop comment parler du dernier roman de David Foenkinos… Je l’ai refermé il y a quelques minutes à peine et je suis bouleversée. J’ai pleuré tout le long des vingt dernières pages. Je ne comprends pas… Je ne comprends pas comment une œuvre peut avoir un tel effet. Je ne comprends pas comment David Foenkinos parvient avec brio à mettre des mots sur des souffrances, sur des douleurs, pour finalement les sublimer.

Vers la beauté est un roman d’une profondeur incroyable. Foenkinos avait réussi à m’éblouir avec l’œuvre Charlotte (la toute première que j’aie lue de lui) et il a réitéré l’exploit cette fois encore. Toute cette œuvre respire la sincérité. Il l’a donc atteinte, la beauté.

Résumé:

Antoine Duris, professeur d’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Lyon, est un homme perdu et en souffrance. Il décide donc de quitter son travail, de rendre son appartement, et de s’éloigner du jour au lendemain. Personne ne comprend bien son geste, d’autant qu’Antoine est un professeur accompli, un professeur admiré par ses élèves.

L’homme décide de monter sur Paris. Il est alors embauché par Mathilde Mattel pour être gardien de salle au musée d’Orsay. Là, au moins, il n’est pas obligé de converser et ça tombe bien: Antoine n’a plus aucune envie de parler. « Au moins, à son travail, personne ne le remarquerait. Le gardien de musée n’existe pas. On déambule devant lui, les yeux rivés sur le prochain tableau. C’est un métier extraordinaire pour être seul au milieu d’une foule » (Gallimard, collection Folio, p.21).

Mathilde Mattel, elle, s’interroge: pourquoi un homme aussi brillant et renommé décide soudain de changer aussi radicalement de vie? Un jour, après qu’Antoine se soit permis d’intervenir pour rectifier les propos de l’un des guides du musée, Mathilde convoque le nouveau gardien. Face à cet homme qui lui parait si étrange et si touchant à la fois, elle ne peut qu’être attendrie. Elle lui propose alors de l’accompagner à une exposition et Antoine, qui avait pourtant décidé de réduire à néant ses liens sociaux, accepte.

Étrangement, malgré le mal qui l’habite, Antoine a très envie de revoir Mathilde et il trouve un moyen détourné pour atteindre son objectif. Alors qu’il est à nouveau convoqué dans son bureau, tout s’accélère entre eux: elle est obligée de le licencier mais il accepte très bien la situation. Il a lui-même décidé de repartir à Lyon et il propose à Mathilde de l’accompagner. Sans bien savoir pourquoi, la femme accepte.

Antoine et Mathilde arrivent à Lyon en pleine nuit et l’homme demande immédiatement à se rendre au cimetière. Il doit toutefois patienter jusqu’au lendemain pour se recueillir sur la tombe d’une jeune fille nommée Camille Perrotin.

Le narrateur fait alors tour à tour le récit de la vie d’Antoine Duris, marquée par une rupture douloureuse et brutale avec Louise, – la femme qui a fait partie de sa vie pendant sept ans -, et celle de Camille Perrotin, qui a basculé tragiquement à l’âge de seize ans pour s’éteindre deux ans plus tard. On découvre le lien fort qui existait entre le professeur et l’élève incroyablement douée pour la peinture. Les deux sont unis par l’art, la beauté, mais aussi la douleur. « Très à l’écoute des étudiants, il pouvait modifier la trajectoire de ses cours pour être plus proche des sensibilités de chacun. Camille se demandait parfois où était la vérité de cet homme. Intuitivement, elle le voyait comme un compagnon de tristesse; les autres ne semblaient pas le percevoir, mais elle devinait chez lui du désarroi. C’était le temps de sa séparation d’avec Louise, et sous ses airs détachés personne ne voyait le désespoir; seule une âme blessée pouvait le lire » (p.199).

Conclusion:

Vers la beauté est une histoire de destins croisés absolument incroyable car habilement menée. On ne sait pas du tout à quoi s’attendre au début de l’œuvre et on ne s’imagine pas ce qui va suivre même au milieu du récit.

Les personnages sont si terriblement fragilisés par la vie qu’ils en deviennent émouvants. Ils connaissent de douloureuses épreuves mais finissent par se relever d’une manière ou d’une autre. Encore une fois, le destin a une place importante dans l’œuvre de Foenkinos même s’il est surtout omniprésent en arrière-plan.

Tout dans ce roman m’a touchée d’une manière indescriptible. Je n’aurais pas cru pouvoir dire ça d’un écrivain contemporain tant j’ai eu l’habitude d’admirer, au cours de mes études de Lettres, les auteurs de siècles passés (Montaigne, Voltaire et Maupassant, notamment) mais je dois l’admettre: David Foenkinos est un écrivain de génie. Son écriture est belle, ses mots sont vrais, et toute son œuvre fait sens. La littérature française a de la chance de l’avoir et j’espère qu’on parlera encore davantage de lui dans les années à venir.

Citations:

  • « Les humains dans la souffrance forment deux camps. Ceux qui résistent pas le corps, et ceux qui résistent par l’esprit. C’est l’un ou l’autre, rarement les deux » (p.14).
  • « Après quelques heures d’une vaine agitation, il décida qu’il était préférable de déménager. En quittant l’appartement, il n’éprouva aucune émotion. D’une certaine manière, sa mélancolie l’anesthésiait. Il disait au revoir au décor de son plus grand amour, et la douleur qui battait en lui était sourde » (p.78).
  • « Camille en eut la gorge serrée. « La vie devant toi », avait dit sa mère, alors qu’il lui fallait lutter pour atteindre la prochaine minute. Elle se sentait aspirée par un gouffre infini, un gouffre au milieu de son corps, un gouffre à la place du cœur » (p.169).

La liste de mes envies (Grégoire Delacourt)

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La Liste de mes envies est un délicieux roman qui se dévore en une ou deux bouchées. L’intrigue est simple mais efficace et la leçon à tirer de ce roman est tout à fait remarquable. La collègue et amie qui me l’a prêté a insisté pour que je lise: elle était persuadée qu’il me ferait du bien. Et elle a eu raison.

J’avais vaguement entendu parler de Grégoire Delacourt mais je ne le connaissais pas vraiment. Je l’ai donc découvert à travers son style agréable et sans prétention (tout ce que j’aime). La force de ce roman réside dans le fait que le narrateur interne est en fait une narratrice. On se demande alors inévitablement comment Grégoire Delacourt a aussi bien réussi à cerner les femmes, leurs préoccupations, et leur sensibilité.

Résumé:

Jocelyne a une vie bien réglée: elle est mariée à Jocelyn (et est bien consciente l’incongruité de la similitude de leurs prénoms), elle possède une mercerie à Arras, tient un blog à succès sur la broderie et la couture, et a de fidèles amies (dont les jumelles Danièle et Françoise). Une petite vie tranquille en somme. Jocelyne ne pense toutefois pas être pleinement heureuse car ses rêves de jeunesse ne se sont pas réalisés.

Jocelyne rêvait d’être styliste mais les évènements de la vie en ont décidé autrement: à 17 ans, elle voit sa mère mourir sous ses yeux dans leur rue; l’année suivante, son père fait un AVC qui le change à tout jamais. Elle rencontre ensuite Jocelyn et tombe enceinte lors de leur première fois, sa toute première fois à elle: « Romain a été conçu le soir où Jo m’a dit qu’il me trouvait belle et où ce mensonge m’a fait perdre la tête, les vêtements et le pucelage » (éditions JCLattès, p.15-16). Jocelyne et son mari ont deux enfants, Romain et Nadine, mais un drame les frappe: ils perdent leur troisième enfant, une fille, à la naissance.

Quelques années après le drame, la vie reprend son cours pour Jocelyne. Bien qu’elle se trouve trop grosse et que sa vie ne soit pas bien palpitante, elle est enfin satisfaite de ce qu’elle a. Un jour, les jumelles Danièle et Françoise, qui ont, elles, des rêves de grandeur et de richesse, l’encouragent à jouer au loto. Ce qu’elle fait. C’est ce jour-là que sa vie bascule du tout au tout.

Il se trouve que Jocelyne est l’heureuse gagnante de la somme de « dix huit millions cinq cent quarante-sept mille trois cent un euros et vingt-huit centimes« . Au départ, elle n’en revient pas. Puis, elle se met à faire la liste de ses envies. Des envies toutes simples. Jocelyne n’est toutefois pas certaine de vouloir se servir de cet argent car elle craint qu’il ne change sa vie change du tout au tout. Donc elle n’en parle à personne. Pas même à son mari, qui la quitte pourtant brutalement du jour au lendemain… C’est à ce moment-là que Jocelyne réalise que l’argent détruit tout sur son passage et qu’elle doit faire face à la pire trahison de sa vie.

Conclusion:

La Liste de mes envies est un roman qui sonne juste. Terriblement juste. J’ai été ravie de constater que je partageais avec la narratrice un certain point de vue sur l’argent: ce dernier ne fait en rien le bonheur; l’amour, si. Je ne suis pas en train de dire que nous devrions tous vivre d’amour et d’eau fraîche, mais je considère n’avoir pas besoin de voir l’argent couler à flot pour être épanouie. L’argent est accessoire: c’est un moyen qui permet de vivre décemment mais comme toute chose, il s’avère dangereux quand il est en excès. Et ça, Jocelyne l’a bien compris.

De plus, la convoitise est terrible: elle pousse les gens à regarder chez les autres et à les imiter pour avoir les mêmes biens, la même vie qu’eux. Or, chaque être est différent, chaque être a sa vision du bonheur et c’est ce que montre brillamment Grégoire Delacourt dans ce roman à l’écriture si légère mais pourtant si sérieuse.

Citations:

  • « Une fois, il [Jocelyn] m’a dit que j’étais belle. Il y a plus de vingt ans et j’ai un peu plus de vingt ans. J’étais joliment vêtue, une robe bleue, une ceinture dorée, un faux air de Dior; il voulait coucher avec moi. Son compliment eut raison de mes jolis vêtements. Vous voyez, on se ment toujours. Parce que l’amour ne résisterait pas à la vérité » (p.13)
  • « Le psychologue est une psychologue […] Elle porte un tailleur noir qui met en avant sa plastique (comme dans une chirurgie), elle me tend une main osseuse et me dit ça ne sera pas long. Il lui faut quarante minutes pour m’expliquer que ce qui m’arrive est une grande chance et un grand malheur. Je suis riche. Je vais pouvoir m’acheter ce que je veux. Je vais pouvoir faire des cadeaux. Mais attention. Je dois me méfier. Parce que lorsqu’on a de l’argent, soudain on vous aime. Soudain, des inconnus vous aiment. On va vous demander en mariage. On va vous envoyer des poèmes. Des lettres d’amour. Des lettres de haine. On va vous demander de l’argent pour soigner la leucémie d’une petite fille qui s’appelle Jocelyne, comme vous » (p.66).
  • « Avant de partir, j’achète du Bemberg, quelques sangles polypropylènes, des serpentines coton croquet et des pompons perles. Le bonheur coûte moins de quarante euros » (p.76).
  • « Je possédais ce que l’argent ne pouvait pas acheter mais juste détruire. Le bonheur. Mon bonheur, en tout cas. Le mien. Avec ses défauts. Ses banalités. Ses petitesses. Mais le mien. Immense. Flamboyant. Unique » (p.137).
  • « Je chante pour moi, en silence, le visage tourné vers la mer obscure. Je suis aimée. Mais je n’aime plus » (p.174).

Deux sœurs (David Foenkinos)

C’est le dernier roman en date de David Foenkinos (il est sorti en février 2019) et une amie m’en a fait cadeau parce qu’elle sait à quel point j’apprécie la lecture des œuvres de cet écrivain. Le roman Deux soeurs n’a pas dérogé à la règle: je l’ai lu très rapidement, en quelques heures à peine.

On retrouve le « style Foenkinos » aussi bien dans la construction des chapitres que dans la douceur de l’écriture. Qu’est-ce que le « style Foenkinos »?, me demanderez-vous. Eh bien, c’est un style raffiné, poétique, et simple. Certains préfèrent les longues phrases alambiquées et pompeuses mais moi, le « style Foenkinos » me convient bien.

Une fois de plus, l’auteur réussit à créer des personnages consistants, des héroïnes qui nous ressemblent. Toute femme ayant déjà connu une rupture amoureuse difficile s’identifiera facilement à Mathilde. Mais, – car il y a un « mais » -, la fin du roman ne m’a pas plu. On a l’impression que l’auteur s’essaye à un genre nouveau mais il le fait sur les cinquante dernières pages du roman et ça, c’est dérangeant. On ne peut pas soudain basculer dans le thriller alors qu’on pensait avoir un roman psychologique entre les mains.

Résumé:

Mathilde, une jeune prof de Français, est très heureuse avec Étienne, l’homme qui partage sa vie depuis cinq ans. Au cours de leurs dernières vacances en Croatie, ils ont même parlé mariage. Aussi Mathilde est prise au dépourvu quand Étienne rompt avec elle par ces simples mots: « Je vais quitter l’appartement » (éditions Gallimard, p.17).

La jeune femme est effondrée: elle ne réalise pas ce qui lui arrive. Elle pense tout d’abord qu’Étienne va revenir. Mais, quand elle apprend les raisons de la rupture par le meilleur ami d’Étienne, elle comprend que ça n’arrivera pas: Étienne est retourné avec son ex-compagne Iris, fraîchement débarquée d’Australie.

Seul son travail d’enseignante la maintient encore en vie car elle est entièrement dévouée à ses élèves: « … elle éprouvait une réelle empathie pour eux; elle ne se considérait pas comme une sorte de guide à suivre mais, au contraire, comme une passagère de leur avenir […] Elle n’aimait pas l’idée de créer une distance, ce que certains collègues lui recommandaient parfois, pour ne pas se laisser « bouffer ». Elle était ainsi, voilà tout » (p.57). Mais, un jour, alors qu’elle croit entendre l’un de ses élèves prononcer le prénom « Iris », elle perd la tête et gifle le garçon. Elle est donc mise à pied et se retrouve sans travail en attendant d’être réaffectée ailleurs.

Mathilde est alors soutenue par sa sœur Agathe, qui lui offre même l’hospitalité. Mais, petit à petit, la jalousie de Mathilde à l’égard de sa sœur grandit: elle envie sa vie de famille et sa relation avec son époux Frédéric. La vie de Mathilde se déroule dans la plus horrible morosité jusqu’à ce qu’elle trouve un nouveau centre d’intérêt en la personne de Frédéric, ce qui la pousse à la plus absurde des folies.

Conclusion:

La partie sur la souffrance post-rupture de Mathilde sonne incroyablement juste: toutes les étapes du deuil y sont décrites avec une extrême précision. « Il n’y avait rien à faire. Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner. Il faut se taire et accepter. Ou, éventuellement, mourir » (p.65).

Quand on est quitté alors qu’on aime l’autre d’un amour inconditionnel, il est difficile de se relever et c’est exactement ce que montre l’auteur dans ce roman. Mais… ce n’est pas parce qu’on est inconsolable qu’on devient fou (au sens premier du terme). Mathilde, elle, perd complètement la raison. Elle devient une autre personne et l basculement est dur à saisir.

L’auteur avait donc tout bon avec ce roman jusqu’au moment où il a décidé de faire de son héroïne une femme obsessionnelle et dérangée. Il y a des codes dans la littérature et ici, la transgression m’a choquée. Si l’auteur avait voulu s’essayer au thriller, il aurait fallu que le lecteur le sache avant même d’ouvrir le roman. Quand vous tenez un livre d’Harlan Coben entre les mains, vous savez dans quel genre d’histoire vous vous lancez. Avec Deux sœurs, ce n’est pas le cas. Je veux bien admettre que David Foenkinos ait choisi de s’éloigner de son genre littéraire de prédilection mais, selon moi, il n’aurait pas dû pas le faire en cours de roman.

Mon ressenti sur Deux sœurs est donc mitigé: j’aime toujours autant le style Foenkinos mais la fin du récit m’a un peu déçue. C’est toutefois un roman assez prenant et agréable à lire.

Citations:

« Pendant toute l’après-midi, Mathilde avait repensé à cette expression: nager dans le bonheur. Que se passe-t-il quand on atteint le rivage? » (p.31)

« Elle voulut mourir. Pour la première fois, cette pensée était concrète. Pas des mots en l’air. Se jeter par la fenêtre, prendre des cachets, se pendre avec un foulard. Elle se perdait dans le dédale morbide des possibilités. Pourtant, plus elle réfléchissait, plus elle savait qu’elle n’aurait jamais le courage d’agir. Elle allait vivre. Elle allait vivre avec ce poids démesuré sur le cœur » (p.48).

L’offense (Ricardo Menéndez Salmon)

Résultat de recherche d'images pour "l'offense ricardo menendez salmon"Ce court roman de l’écrivain espagnol Ricardo Menéndez Salmon se lit plutôt bientôt. Le style est particulier mais le cadre spatio-temporel est intéressant. L’auteur nous fait plonger dans l’horreur de la deuxième guerre mondiale et, cette fois-ci, c’est du côté de la Wehrmacht que l’on se trouve.

C’est donc d’un point de vue différent que nous découvrons cette guerre qui plaça l’Allemagne nazie au centre des regards. Le plus surprenant toutefois dans ce récit, c’est que le narrateur annonce sans cesse au lecteur ce qui va se passer. Le suspense réside donc dans la façon dont les évènements vont se dérouler. Ce roman fonctionne donc beaucoup sur le mode de la prolespe, ce qui peut parfois dérouter.

Résumé:

Kurt Crüwell, un jeune allemand de 24 ans, est promis à un avenir de tailleur. Il rêve d’une vie simple aux côtés de sa famille et de sa petite amie juive, Rachel Pinkus. Mais, il est appelé sous les drapeaux et doit rapidement quitter tout ce qu’il connaît pour servir l’armée allemande. « Tente de toujours rester à l’arrière, commença par dire Joachim Crüwell. L’héroïsme a été inventé pour ceux qui manquent d’avenir […] Tente de te rendre invisible aux yeux de tes supérieurs, continua Joachim Crüwell. Souviens-toi que tu n’es qu’un tailleur, pas un soldat » (éditions Actes Sud, p.23-24).

Or, Kurt finit bien par se faire remarquer en tant qu’agile conducteur et il devient le chauffeur du Hauptmann Löwitsch. En 1940, l’armée allemande envahit la France et Kurt participe aux opérations.

En 1941, alors que son campement se trouve près de Morlaix, quatre hommes d’une patrouille de vigilance allemande sont sauvagement assassinés par des résistants français. La réponse allemande ne se fait pas attendre: le Hauptmann Löwitsch rassemble tous les habitants du village de Mieux sur place centrale. Ses soldats commencent par exécuter les hommes du village un à un puis, ils enferment tous les habitants dans l’église et y mettent le feu.

Kurt est traumatisé par cet évènement au point qu’il en perd toute sensibilité physique: « Face aux agressions du monde, le corps se protège. Un bacille active ses défenses; une averse hérisse les poils sur les bras, la nuque et les jambes […] Mais qu’en est-il de l’horreur? Comment réagit le corps d’un homme en présence de l’horreur? » (p.57). Pour Kurt, la réponse est simple: son corps a « abdiqué ».

Son cas fascine alors le Dr Jean-Jacques Lasalle qui le prend en charge au sanatorium de Notre-Dame de Rocamadour. Le médecin l’observe évoluer et se rapprocher d’une infirmière, Ermelinde. Malgré son insensibilité, Kurt entame une liaison avec la jeune femme.

Le Dr Lasalle pousse Kurt et Ermelinde à fuir quand des représailles françaises sont menés contre les patients allemands du sanatorium. Le couple part alors en Angleterre et Kurt laisse derrière lui son passé allemand.

En 1946, son passé dans l’armée allemande le rattrape pourtant alors qu’il mène une vie rangée aux côtés d’Ermelinde enceinte de leur premier enfant. Un jour qu’il se trouve sur son lieu de travail (il est gardien au cimetière de Highgate), il entend un groupe d’individus prononcer le mot allemand « schneider » qui signifie « tailleur ». Il suit le petit groupe jusqu’à une bâtisse et va revivre malgré lui la tuerie qui eut lieu dans le petit village français de Mieux.

Conclusion:

Les nombreuses prolepses peuvent être dérangeantes à mon sens: on n’a pas forcément envie de savoir à l’avance ce qui va arriver à tel ou tel personnage. Le récit est toutefois assez prenant car il nous plonge véritablement dans l’une des périodes les plus sombres de l’Histoire. Les détails de certains évènements sont d’ailleurs saisissants.

Quel est le message que cherche à faire passer l’auteur à travers ce court roman? Je dirais qu’il y en a deux: l’horreur peut être partout et elle n’a pas de limites; le passé finit toujours par rattraper même les individus les plus endurants qui le fuient en courant. Kurt faisait partie intégrante de l’armée allemande et il a été traumatisé par la violence à laquelle il a assisté. Et cette violence l’a rattrapé. On comprend en effet qu’on n’est jamais réellement simple spectateur de l’horreur. Kurt, acteur certes malgré lui du massacre d’individus innocents, en a payé le prix.

Néo-connerie

Le groupe rend foncièrement stupide. Pour expliquer cette brève affirmation qui parait si péremptoire, il me faut vous raconter la situation que je vis en ce moment et qui me révolte au plus haut point.

J’enseigne la Culture générale dans un centre de formation depuis bientôt quatre ans. Cette année, un important problème avec l’un de mes groupes, des S.I.O (Services Informatiques aux Organisations) 2ème année a vu le jour. Trois jeunes de ce groupes (âgés de 20 ans et plus) se sont amusés à « improviser » une petite blague sur leur copie de BTS blanc. Le sujet portait sur la performance sportive et les trois plaisantins ont parlé des performances sexuelles de l’acteur porno Rocco Siffredi qu’il aurait améliorées grâce à une petite pilule bleue. Non que je ne sois pas ravie d’avoir en ma possession une telle information, je dois dire que cette super « blague » ne m’a pas beaucoup fait rire. Pendant deux mois, il y a eu un nombre incalculable d’histoires autour de cette affaire: les jeunes ont été convoqués, j’ai été convoquée par mes supérieurs je ne sais combien de fois etc. Les trois rigolos ont affirmé qu’ils ne s’étaient pas concertés pour écrire une telle chose sur leur copie puis, ils ont dit qu’ils en avaient parlé entre eux. J’ai même entendu la phrase suivante: « Apparemment, la référence [à Siffredi] était fortuite mais ils en ont discuté entre eux ». Comment expliquer à tous ces gens qu’à partir du moment où on se concerte pour faire quelque chose, ça n’a plus rien de fortuit?

L’affaire a donc pris des proportions incroyables au sein même de la classe, constituée de vingt jeunes hommes. Parmi ces 20 personnes, je dirais que 5 restent neutres et à l’écart de l’histoire, que 4 me soutiennent plus ou moins (enfin, plutôt moins que plus mais c’est déjà ça), et que les 11 autres me traitent de folle hystérique. Au départ, ils n’étaient que 3… Cette classe, c’est un peu l’hydre de Lerne: on coupe une tête monstrueuse et y en a deux qui poussent (le cauchemar absolu!).

Hercule et l’Hydre de Lerne

Le vrai problème, c’est que ces 11 personnes en question ignorent tout de la véritable affaire; ils ignorent les agissements de l’un des trois petits « rigolos » à mon égard. Ces agissements constituent des faits de harcèlement sexuel et moral qui sont allés assez loin. J’ai déposé une main courante contre la personne en question afin de me protéger d’éventuels agissements ultérieurs de sa part. La vérité, c’est que j’ai eu peur de porter plainte, et ce pour 1001 raisons (à mon travail, quelqu’un m’a dit « la police va te rire au nez « ). Maintenant, ce jeune de 20 ans me crache aujourd’hui ouvertement dessus. Il clame à qui veut l’entendre que j’ai déposé une main courante contre lui parce qu’il avait écrit Rocco Siffredi sur sa copie. Tout à fait plausible… Il est certain que la police aurait pris ma déclaration au sérieux pour une référence à Rocco Siffredi sur une copie! Pourtant, une grande majorité des gens le croient lui… Moi, je garde ma vérité pour moi concernant ce qu’il a fait et je laisse tous ces gens penser et crier assez fort pour que je l’entende que je suis « une folle hystérique ».

Ce n’est pas tout: j’ai découvert que le jeune en question était resté très ami avec un ancien élève du groupe faisant partie d’une mouvance extrémiste (pour ne pas dire néo-nazie). Quand on est aussi proche d’un individu qui tient des propos choquants et dégradants (que je vous épargnerai) à l’égard de toute personne qui n’a pas le teint blanc, les yeux bleus et les cheveux blonds, – individu que j’ai eu la chance d’avoir en classe pendant plus d’un an -, je crois bien qu’il est impossible de ne pas partager ses théories et idéologies. Je sais que pour ma part, je ne pourrai jamais m’associer à des personnes aussi haineuses sans être au préalable aussi haineuse qu’elles. Donc, en plus d’être mauvais et vindicatifs, ces jeunes sont profondément cons. C’est ce que j’appelle la « néo connerie ».

Ainsi, j’ai découvert cette année que certaines personnes pouvaient juger et calomnier tout en se trouvant dans une méconnaissance absolue de la personne qu’ils descendent ou de la situation dont ils parlent; j’ai appris que certaines pouvaient retourner leur veste simplement pour suivre le mouvement et cracher le venin qui les empoisonne eux-mêmes.

L’un des thèmes de cette année en Culture générale est « Seuls avec tous » et je comprends bien cette expression maintenant: je suis une femme censée enseigner à des jeunes hommes fermés et haineux en quoi consiste l’ouverture d’esprit. Ça ne fonctionne pas très bien, c’est le cas de le dire… C’est ça, être « seule avec tous »!

Honnêtement, j’espère ne jamais guérir de mon hystérie furieuse diagnostiquée par des pauvres types fielleux qui n’ont, de toute évidence, pas mieux à faire que de blablater sur une personne censée les aider à préparer leur diplôme (qu’ils passent dans trois mois et demi, d’ailleurs). Moins rassurant pour eux: leur néo-connerie me semble tout aussi incurable que ma « folie » avérée… C’est bien ballot, ça.

En finir avec Eddy Bellegueule (Édouard Louis)

C’est un collègue qui m’a d’abord parlé de ce récit autobiographique en m’en vantant les mérites. Il me l’a ensuite prêté et je l’ai lu, ne sachant pas si je réussirais à accrocher à une histoire qui se déroulait dans un milieu dont je ne connaissais finalement peu de choses: le milieu ouvrier du nord de la France. La réponse, je l’ai eue en quelques heures à peine: non seulement j’ai accroché mais en plus, j’ai réussi à m’identifier à l’auteur/narrateur/personnage principal, et ce pour bien des raisons.

Le récit d’Édouard Louis est touchant de vérité: il est cru, sans détours, mais il est authentique. Et, quand on le lit, on ne peut que réfléchir aux concepts de destin, de malheur/bonheur et de chance/malchance. Quand on découvre la jeunesse d’Édouard Louis, on ne peut que s’estimer heureux de sa propre enfance, aussi difficile a-t-elle été. Car celle du jeune homme n’a pas été difficile, non: elle a été traumatisante.

Résumé:

« De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire: tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître » (éditions du Seuil, p.13): c’est avec ces deux petites phrases qu’on entre dans la vie du jeune Eddy Bellegueule. Si ce début de vie est si malheureux, c’est parce qu’il est dénué d’amour.

Eddy Bellegueule vient d’une famille ouvrière de Picardie. Ses parents sont pauvres: son père travaille à l’usine et sa mère, elle, est « mère au foyer » comme elle se plaît à le dire. A cause des problèmes de dos de son père, c’est sa mère qui se retrouve à travailler et à « laver le cul des vieux ». Les parents d’Eddy vivent dans une maison presque insalubre avec leurs cinq enfants: pas de portes aux chambres, l’humidité qui ronge jusqu’aux lattes des lits etc.

La description du village dans lequel vit cette famille fait froid dans le dos: les gens travaillent à l’usine, boivent pour tuer le temps, se battent… et c’est à peu près tout. Il n’y a presque aucun moyen de sortir de cet endroit qui semble appartenir à une autre dimension.

Le pire est encore de loin le sort réservé à Eddy, qui ne parvient pas à gommer ses airs efféminés. Il est donc la cible de brutes qui le frappent et lui crachent dessus, mais aussi l’insultent: « Les injures se succédaient avec les coups, et mon silence, toujours. Pédale, pédé, tantouse, enculé, tarlouze, pédale douce… » (p.18)

Eddy Bellegueule doit réprimer une homosexualité dont il a pourtant toujours eu conscience. Assez tôt, il découvre la sexualité et ne parvient plus à cacher sa préférence même si pour faire plaisir à sa famille, il essaye de sortir avec des filles. Finalement, le jeune garçon finit par trouver une porte de sortie au malheur: la fuite. Il part étudier à Amiens, loin de sa famille qui l’empêche de vivre.

Conclusion:

Comment survit-on après une telle enfance? Comment s’en sort-on? Comment quitte-t-on le seul monde que l’on connaît pour partir à la découverte d’un autre? Où trouve-t-on la force pour chercher une vie meilleure?  Toutes ces questions, on se les pose inévitablement en lisant En finir avec Eddy Bellegueule.

Peut-être qu’on réussit à s’en sortir en quittant le lieu de son malheur et en changeant de nom comme il a su le faire en devenant Édouard Louis, laissant Eddy Bellegueule derrière lui; peut-être que l’instruction permet finalement bel et bien d’accéder à des sphères certainement plus riches en promesses; peut-être qu’avec une certaine force de caractère, on peut déplacer des montagnes.

J’aimerais finir cette chronique en citant un passage du livre qui m’a particulièrement touchée: « Il [son cousin Sylvain] avait compris que quiconque avait connu autant de difficultés pouvait éprouver le bonheur mieux que n’importe qui d’autre. Il avait compris que l’un n’existait que par rapport à l’autre et qu’il manquait quelque chose à ces gens qui ne connaissent que le confort sans jamais éprouver le besoin ou l’humiliation. Comme si ceux-là n’avaient pas vraiment vécu »(p.120). C’est tellement vrai…